Samedi 6 octobre 2007 6 06 /10 /Oct /2007 12:15

Simon frappe au numéro 1 de la rue. On attend 20 secondes. Personne. Il coche sur sa feuille : « n°1 – pas de réponse ».

On frappe au numéro 2 : une femme ouvre la porte et regarde Simon d’un air méfiant :

Simon : « bonjour madame, désolé de vous déranger, je viens pour m’excuser »

La dame : « Vous excuser ? Mais de quoi ? »

Simon : « nous allons installer des câbles de télévision chez certains de vos voisins, et la rue risque d’être un peu encombrée… Ne vous inquiétez pas, il n’y aura pas d’embouteillage héhéhé [petit rire pincé voulant signifier « oui j’ai de l’humour, je suis un marrant, pas un gros lourd qui va essayer de vous extorquer de l’argent ou vous forcer la main pour que vous signiez un contrat], mais juste un peu de passage sur la route »

La dame : « ah, d’accord, merci de me prévenir »

Simon – faisant mine de partir : « Au fait, je m’appelle Simon. Je travaille pour la société BIP [ndlr : il s’agit d’une grosse société qui propose des chaînes de télé câblées]. Puisque je suis là, je vérifie également que nos consommateurs sont contents : êtes vous chez BIP ? »

La dame : « oui, oui, je suis chez BIP »

Simon : « très bien. Et êtes vous contente du service ? »

La dame : « oui, très contente ».

Simon – en levant le pouce, signe du winner/winner : « ok, très bien, merci, au revoir »

 

Et nous voilà repartis : Simon note sur sa feuille de route : « n°2 – client BIP»

 

Nous passons au numéro 3, et c’est là que j’ai commencé à comprendre :

Simon : « bonjour monsieur, désolé de vous déranger, je viens pour m’excuser »

Le monsieur : « Vous excuser ? Mais de quoi ? »

Simon : « nous allons installer des câbles de télévision chez certains de vos voisins, et la rue risque d’être un peu encombrée… Ne vous inquiétez pas, il n’y aura pas d’embouteillage héhéhé [c’est en entendant le petit rire que j’ai compris qu’il avait bien appris son petit speech : un peu comme un acteur, TOUT est écrit !!!] mais juste un peu de passage »

Le monsieur : « ah, d’accord, merci de me prévenir »

Simon – faisant mine de partir : « Au fait, je m’appelle Simon. Je travaille pour la société BIP. Puisque je suis là, je vérifie également que nos consommateurs sont contents : êtes vous chez BIP ? »

Le monsieur : « non, je suis chez BOP [ndlr : la société concurrente de BIP] »

Simon – faisant une grimace de dégoût : « Ah bon, chez BOP, comme c’est bizarre… Mais vous en êtes content ? Parce que leur offre est vraiment mauvaise… D’ailleurs, regardez l’offre que BIP vous propose aujourd’hui, et aujourd’hui seulement… »

Et nous voilà partis dans de longues explications, tout ça pour que le monsieur finisse par nous claquer la porte au nez.

Simon a noté sur sa feuille « n°4 : client de BOP – pas intéressé »

 

« On vous a fait apprendre le dialogue par cœur ? » demandé-je en réprimant un sourire. Simon me regarde, étonné : « tu t’es rendu compte que mon argumentaire de vente était très organisé, c’est bien, tu es la première… Bien évidemment, c’est moi qui ai écrit tout ça. En fait, il faut toujours la phase d’introduction, puis le scénario, puis la phase de vente, puis la phase de fin ». « Quand vous parlez de scénario, vous voulez dire le mensonge que vous racontez en disant qu’il va y avoir du trafic ? »  Simon prend un air offusqué : « je ne mens pas, c’est tout l’art de la vente ». Ok, t’inquiète pas mec, j’ai compris.

 

Et nous avons continué comme ça, jusqu’au numéro 153. Je ne vous ferai pas le détail de tout ce que j’ai vu, mais il y a eu quelques phénomènes :

-         la femme a moitié nue (mais vraiment très vilaine)

-         le monsieur obèse, vêtu d’un caleçon et d’un marcel, qui avait de gros morceaux de chair qui lui pendaient sous les bras (à ce moment là, j’ai cru que j’allais vomir)

-         l’alcoolique qui a ouvert la porte et a fait sortir de chez lui une odeur abominable de sueur/bière/graillon et me regardait d’un air pervers.

-         Le vieux qui en a marre des VRP et qui nous a insultés en jurant comme un charretier (heureusement, je ne parle pas assez bien argot pour comprendre tout ce qu’il nous disait !!!).

 

Simon m’a quand même bien amusée : il sonne à une porte, on lui ouvre. Il commence son blabla mais la personne lui claque la porte au nez. Au lieu de passer à la porte suivante, Simon est resté et a continué son speech comme s’il était encore face au prospect. Je me suis permis de lui demander pourquoi il continuait son argumentaire de vente dans le vide. Voilà ce qu’il m’a répondu : « si je m’arrête au milieu, je ne sais pas où j’en suis la fois d’après. Quand je commence, je finis, sinon je n’arrive pas à reprendre au début avec la personne suivante ». Simon, allonge toi sur le divan et parle moi de ton enfance.

 

Vers 16h30, nous voilà au numéro 153. Chouette, la journée est finie. « Tu as faim ? » me demande Simon. Vu le bruit que fait mon estomac (genre moteur de tondeuse à gazon), je peux difficilement nier l’évidence. Nous marchons une vingtaine de minutes et nous nous retrouvons dans une espèce de bouiboui répugnant où nous déjeunons (nourriture très grasse- mauvais souvenir - veux pas en parler). Je pensais que nous allions rentrer, mais non : nous repartons faire du tap-tap chez les gens qui n’étaient pas chez eux la première fois. Vers 19h00, nous refaisons un troisième et dernier tour. Mes pieds pleurent, je veux rentrer chez moi (j’ai malgré tout une petite pensée émue et compatissante pour les candidates qui portaient des escarpins, hihihi)… Nous finissons par nous diriger vers le métro : il est 20h25. Simon m’explique alors que le boulot pour lequel je postule consiste à faire du porte à porte pendant 6 mois minimum, en travaillant de 8 h à 21h sans pause, samedi compris, pour un salaire de 150£ par semaine [là, j’ai arrêté de l’écouter : je n’ai pas fait toutes ces études pour me taper un job de merde sous payé, et travailler avec des crétins finis comme Simon !!!].

Simon m’explique que tout le monde doit en passer par là pour devenir manager, mais que l’évolution va se faire très rapidement car 9 nouveaux bureaux vont ouvrir et il va falloir 9 managers. Je demande alors à Simon combien de personnes font ce programme. Il me répond « une trentaine ». Là, je m’arrête, je le regarde (un peu théâtrale, j’avoue) et je lui dis : « je ne comprends pas : il n’y a que 9 postes de managers pour plus de 30 personnes… Mais que vont faire les 21 autres ? » Ok, on savait tous les deux que la plupart allaient continuer le tap-tap pendant des années, mais il ne faut pas non plus qu’il me prenne pour une conne pendant 3 heures encore…

Nous prenons le métro ensemble, et Simon me dit très solennellement : « Madeline [grrrrrrrrrrr prononce mon prénom correctement s’il te plait], je suis ravi de t’annoncer que tu es sélectionnée pour le dernier entretien. Nous allons donc rentrer au bureau : les entretiens comment à 21h30 ». No comment. J’ai regardé Simon et je lui ai dit « je suis désolée, mais ça ne va pas être possible. Merci de me donner ma chance, mais non». Nos chemins se sont séparés. Ciao Simon.

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