Chez ma grand-mère, on mangeait drôlement bien. Son placard était toujours plein de petites douceurs dans lesquelles on piochait allègrement : gavottes, chocolat, petites
meringues... Il était de notoriété publique que chez Mamie, la table était bonne. D'ailleurs, la famille de passage à Paris ne manquait jamais une occasion de venir déjeuner. Il faut dire qu'on
était sûr de se régaler. Chez Mamie, on mangeait des bons petits plats qu'on ne mange plus que chez les grands-parents : je garde encore un souvenir ému du ragoût qui mijotait pendant des heures
dans une énorme marmite en fonte (si quelqu'un a une envie irrépressible de me faire un cadeau, n'hésitez pas). La cuisine était toujours en action : ça cuisait, ça rissolait, ça mijotait, ça saisissait... Des bruits et Des odeurs qui présagent de bons repas à
partager en famille.
Et puis ma grand-mère nous a quittés. Adieu veau, vache, cochon ragoût, bonjour tristesse. Et c'est là que j'ai
compris toute l'importance du goût dans la vie de chacun d'entre nous... Ma grand-mère faisait un cake au citron absolument extraordinaire : pas trop sucré, léger comme l'air, pas trop acide,
juste ce qu'il fallait pour remonter le moral les jours un peu difficiles. Son cake faisait l'unanimité... Chacun à notre tour, nous avons essayé de reproduire ce cake incroyable, mais sans
succès. Plus jamais nous ne mangerions le "cake de Mamie". Il allait falloir s'y faire. Et puis un jour, coup de fil de ma soeur : "j'ai retrouvé le cake de Mamie". Joie, miracle, exultations...
Trois jours plus tard, nous nous retrouvions autour d'une tasse de thé, chez nos parents, à déguster un cake semblable en tous points à celui de ma grand-mère. Si l'on m'avait dit un jour que
c'est chez Picard qu'on trouverait cette merveille, je n'en aurais pas cru mes oreilles (attention toutefois : le cake doit bien refroidir au frigo pendant une journée, et ne surtout pas être
réchauffé, pour que le goût soit parfait). Nous voilà rassurées : la tradition familiale allait pouvoir se prolonger.
Mais ce n'est pas tout. Ma grand-mère nous faisait régulièrement de la crème renversée. Un dessert que j'adorais, mais dont je n'avais jamais vraiment trouvé la recette.
Un ou deux essais infructueux, à partir de recettes trouvées sur Internet, n'avaient donné que de bien piètres résultats, et j'avais fini par lâcher l'affaire. Jusqu'à ce week-end.
Élection présidentielle oblige, on n'entendait plus parler que de "Flamby par ci, Flamby par là". Et de là à me faire repenser à la crème renversée de Mamie, il n'y avait
qu'un pas. Profitant d'un week-end familial à la campagne (donc dans une vieille maison avec tout un stock de vieux livres de cuisine), je me suis lancé le défi de retrouver la recette
de ma grand-mère.
Je me suis donc plongée dans les vieux bouquins aux pages jaunies, ceux dans lesquels on n'indique même pas la température du four ni le temps de cuisson : les femmes
(car les hommes ne cuisinaient pas) de l'époque connaissaient la cuisine et n'avaient pas besoin d'autant de précisions. J'ai donc dû y aller au pifomètre pour interprêter le "cuire
longtemps à four chaud" précisé dans le manuel. J'y suis allée à l'instinct, en essayant de me souvenir du flan de ma grand-mère : plus de caramel, une couleur plus dorée... Et puis une petite
déception à la dégustation : c'était presque ça, mais pas tout à fait. J'ai mis le reste du flan au frigo et n'y ai plus touché jusqu'au lendemain...
Et là, le miracle : une nuit au frais, et le résultat y était. Le dessert de mon enfance, parfait. Je ferme les yeux, et c'est pareil qu'avant. Je sais que mes enfants ne connaitront jamais ma grand-mère, mais un jour, quand ils seront plus grands nés, je leur ferai de la crème renversée et je leur expliquerai que c'était la recette de leur arrière-grand-mère...
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